AgirpourIngrid.com - Paris - 2/02/08
Selon la version publiée par la revue Semana, de Bogota, le 15 janvier 2008.
Semana.com a publié le texte émouvant que le colonel Luis Mendieta a envoyé à sa famille depuis la jungle. Voilà neuf ans que l’officier de police est séquestré par les FARC dans les conditions les plus humiliantes.
La Colombie s’est réveillée ce mardi matin surprise, endolorie. Radio Caracol a donné le micro à Maria Teresa et Jenny, l’épouse et la fille du colonel Luis Mendieta, séquestré par les Farc depuis neuf ans et elles ont raconté au pays l’horreur à laquelle sont soumises les personnes de sa famille du fait de ce groupe armé. La jeune fille a lu sur les ondes le témoignage suivant de son père, qui montre le niveau de dégradation où sont tombés les Farc :
Lecture de la lettre du Colonel Mendieta par sa fille : cliquez ici
" 21 décembre 2007
A Maria Teresa Paredes, à Jose Luis, à Jenny, à Alfredo Mendieta, à Maria Agueda Ovalle, mes soeurs, mes frères, à José Israel Paredes, à Aura Ardila, à Olga, à Hilda, à Johanita, à Alex, Carlos, José, Ricardo, Rossy Luz, William, Oscar, Flor, Alejandra, Hugo, Carmenza, Diana, Jose Alfredo, Alfredo, Bianca, Javier, Carolina, Maria A. Guillermo, Sofia, Monica, Vanessa, Cristian, Yolanda, Jonathan, Roberto, Pilar, Angie, à Rover Jovany y Diego :
Grâce à Dieu, dans cette course contre le temps j’ai pu écrire quelques lignes, car il est difficile de savoir à quel moment ils vont ramasser cette correspondance. Ceci est la lettre numéro 6, dans laquelle je vais vous parler de moi. Je commence avec les adieux que nous fîmes à Marlén il y a six ans et demi, laquelle emporta la dernière correspondance écrite. A cette époque, nous étions 28 de la force publique à partager la captivité. Quelques jours après, est arrivé Alan Jara, ancien gouverneur du département du Meta. Plus tard est arrivé le docteur Orlando Beltran, parlementaire, puis la représentante à la Chambre Consuelo Gonzalez. Nous avons partagé plusieurs mois ensemble.
Avant de continuer je dois remercier tous ceux qui m’ont écrit et m’ont envoyé des présents avec Marlén. J’ai tout reçu. J’ai aussi répondu à toutes les lettres, mais elles sont restées au plus profond de la jungle, parce qu’il n’a pas été possible qu’elles en sortent ; en plus, beaucoup de cartes d’anniversaire, d’amour et d’amitié, des cartes de la fête des mères, etc. A Maria A, mes remerciements pour le pot de confiture, qui a été le dernier que j’ai mangé, ce que j’ai fait lors de mon anniversaire l’année suivante. Ce fut un festin, que j’ai beaucoup apprécié et que j’ai dégusté lentement.
Je continue ce mois de décembre là, Jorge Enrique Botero m’a fait une interview pour la télévision et que tous ont pu regarder et connaître, mais ils n’ont pas permis de donner une quelconque information sur les trois politiciens mentionnés.
En cette fin de semaine, nous sommes un groupe de 31, nous avons réussi à partager un endroit en commun, et nous avons fait des activités d’intégration, en dépit des filets et des fils barbelés, de sorte que nous, les captifs, nous avons pu passer ensemble les fêtes de fin d’année.
En janvier, en raison d’incidents provoqués ou dus au mauvais état mental du caporal Peña avec moi et avec les autres, il a été retiré de l’endroit où nous étions et il a été emmené nous ignorons où, on nous a dit qu’on allait lui donner un traitement psychiatrique, mais de puis cette date nous ne savons rien de lui, malgré nos constantes demandes sur sa situation. Ce même mois de janvier, le docteur Gechen est arrivé à l’endroit où nous sommes en captivité, ainsi que Gloria de Lozada. Nous avons passé plusieurs mois avec eux, puis nous avons été séparés. Nous restons alors 27 de la force publique et Alan, dans un endroit proche. Dix sont restés dans un autre endroit, car les deux femmes sont restées là-bas, avec le sénateur et le parlementaire, et nous y avons vu aussi Ingrid, Clara, le sénateur Pérez et les trois nord-américains.
Nous avons vu que Clara était enceinte et quelques mois après elle enfantait dans des conditions infra humaines dans la forêt, d’un bébé qu’elle a nommé Emmanuel. Quelques jours après, à deux ou trois reprises, quelques-uns d’entre nous purent porter l’enfant, car ils l’amenèrent à notre site, parce que des hommes de la force publique sachant tailler et coudre lui fabriquèrent des petits vêtements, des petites chaussures, quelques petits jouets, un petit sac et beaucoup d’autres petites choses, alors à mesure que le bébé grandissait ils le prenaient pour prendre ses mesures et comme ça ils pouvaient lui faire des vêtements, des chaussures et différentes choses, et dans cette besogne, plusieurs se sont distingués par leur ingéniosité et leur créativité comme Buitrago, Duran, Duarte, Moreno, Amaon, Bermeo, Salcedo, Donato et Beltran, qui ont des dons remarquables pour ces travaux. Ce qui a été confectionné l’a été avec du matériel récupéré dont chacun disposait, c’est-à-dire des vêtements d’occasion ou d’autres frusques qu’ils avaient reçus.
Alan s’est distingué pour son aide, son intégration dès le premier instant avec nous et, par ses conversations et grâce à son expérience académique obtenue en Russie, grâce à ses voyages émaillés de nombreuses difficultés et obstacles, dans des dizaines de pays, grâce à son travail politique dans le département du Meta, il avait d’innombrables histoires à raconter et à faire partager ; c’est pourquoi nous l’écoutions toujours quand il racontait toutes ces expériences, ces difficultés, ces problèmes, ces aventures qui lui étaient arrivées lorsqu’il étudiait et pendant les voyages, les façons de travailler qu’il avait dû adopter pour pouvoir voyager et connaître le monde sans un sou mais avec une envie de s’en sortir. Une des anecdotes, qui le croirait, qui le croirait ! Alan crevait de faim en Russie !
Les longs récits sur toutes ces situations occupaient le jour et la nuit, comme Alan avait été récemment aux Etats-Unis pendant trois mois pour étudier l’anglais, et avec l’aide de deux petits livres d’anglais qui étaient arrivés avec les preuves apportées par Marlén et avec le manuel que m’avait envoyé Johanita, nous avons commencé une sorte de cours d’une heure par jour, quand c’était possible et quand les conditions étaient favorables, nous étions peu nombreux, mais bientôt commença une longue traversée dans la jungle, due aux problèmes d’ordre public ; de nouveau nous fûmes enchaînés, séparés en petits groupes, et à l’occasion quand on faisait une halte on se voyait en chemin sur ces sentiers et en raison de problèmes de santé communs, j’ai pu saluer Ingrid, Clara, le docteur Perez et les trois américains.
A mesure que les jours passaient et que le pénible voyage à pied continuait, plusieurs d’entre nous tombèrent malades. C’est ce qui arriva avec Ingrid, Malagon, Guevara et moi. On nous transportait dans des hamacs attachés à un bâton et qui faisaient fonction de brancards. Mais je vais vous raconterce qui m’est arrivé : ça a commencé avec des douleurs dans les jambes, les os, les articulations. Pendant les marches, mes pieds enflèrent, au début de la maladie je marchais avec un bâton qui me servait de canne. Les marches se suivaient et je continuais à m’affaiblir, je boitais, ensuite j’ai dû marcher avec des fourches qui faisaient office de béquilles ; quels voyages pénibles, avec les difficultés de la jungle, la pluie, les bestioles, jusqu’à une nuit où je suis arrivé à un endroit et le lendemain, impossible de me lever pour marcher, mais comme la marche devait continuer, alors ils me ou nous transportaient dans les conditions que j’ai mentionné avant, dans la maladie j’ai donc pu saluer et parler furtivement avec Ingrid qui était dans une civière de fortune.
Les jours ont continué comme ça, jusqu’au jour où ils nous séparèrent tous, finalement ils firent plusieurs groupes et dans le nôtre nous restions 10 : le docteur Gechen, Gloria, le docteur Orlando Beltran, Consuelo, Alan,Donato, Murillo, Clara, Delgado et moi. (Cette lettre je l’ai commencée hier mais la lumière du soleil s’est arrêtée et malheureusement elle s’est abîmée. Alors ce matin je l’ai commencée, mai il pleut et il n’y a pas beaucoup de lumière, alors que Dieu permette que tout aille mieux et que je puisse continuer ce récit).
Tous les 10 nous continuons ce pèlerinage jusqu’à ce que nous arrivions à un endroit où nous sommes restés plusieurs jours et où j’ai pu commencer à récupérer. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Je pense que quelques vaisseaux sanguins des jambes ont été affectés, le sang a afflué dans les jambes qui ont pris une couleur sombre, presque noire ; j’ai craint le pire, mais grâce à Dieu on m’administra un antitétanique et quelques jours après on me fit 10 injections de pénicilline à 5 millions d’unités et peu à peu j’ai commencé à récupérer.
A cause de la maladie, c’est logique, on me retira la chaîne cadenassée que j’avais autour du cou, mais il s’avéra que mes effets personnels, ils devaient les transporter et d’un jour à l’autre tout a disparu, c’est-à-dire je suis resté sans rien, uniquement avec ceque j’avais sur moi, heureusement au début de ce chemin de croix Delgado s’était proposé de m’aider en portant le petit paquet où je garde les photos, Dieu merci cela a été épargné, plus tard on me donna la veste du survêtement bleu que Maria A. m’a envoyé, je la conserve toujours et c’est devenu pratiquement mon pyjama.
Delgado m’a aidé en me donnant deux slips, une couverture et une serviette de toilette, Murillo me donna un short pour la nuit, Donato me prêta un pantalon, Consuelito une chemisette et Gloria une paire de chaussettes, avec tout ça une autre étape de ce pèlerinage a commencé, quelques jours après ils apportèrent quelques vêtements pour nous tous, j’ai alors pu rendre la chemisette et le pantalon qu’on m’avait prêté et tâcher de porter ces affaires jour après jour.
Alan m’a offert du papier toilette, Murillo me donna pendant quelques jours du dentifrice, mais ensuite j’ai passé trois semaines en me lavantles dents avec seulement de l’eau, car il n’y avait pas de dentifrice et mes compagnons d’infortune en avaient très peu, alors ça me faisait de la peine de leur en demander. Combien de temps a duré ma maladie ? Je n’ai pas une idée claire des semaines mais probablement ce furent cinq semaines sans pouvoir marcher.
Les trajets pénibles en hamac, à traverser des rivières, des terrains difficiles, des marais, etc. les endroits où ils me laissaient, il y avait des bêtes de toutes sortes : des mouches, des moustiques, des taons, desanophèles, des mostacillas, des fourmis de couleurs et de tailles diverses, des araignées, des abeilles, des guêpes de différentes tailles ; que je chassais et chassais de la main. Il me fallait me traîner dans la boue pour faire mes besoins, avec l’aide uniquement de mes bras puisque je ne pouvais pas me lever, et quand on commença le traitement, ils me firent aussi un massage dans les jambes avec de la crème déodorante Yodora et comme un enfant j’ai recommencé à marcher, d’abord j’essayais de faire un pas seul, puis quelques pas avec des bâtons, mieux, des fourches, qui ressemblaient à des béquilles, ainsi j’ai pu aller aux toilettes seul, après avec un bâton comme support, après jusqu’à ce que puisse recommencer à marcher lentement, Dieu merci nous étions près d’un torrent et là j’ai pu faire quelque thérapie à mes jambes dans l’eau, en faisant des exercices comme par exemple essayer de bouger les jambes comme quand on nage, ainsi j’ai pu récupérer petit à petit, étant dans ce handicap il y eut un incident de malentendus dans le groupe, alors à cause de l’intervention de quelqu’un on recommença à me mettre une chaîne cadenassée autour du cou, à m’attacher à un poteau alors que jusque là je commençais ma convalescence. Je pense que mon Dieu est très grand et je crois qu’à ce moment là vous avez prié beaucoup, grâce à vos prières et je ne sais quoi d’autre, je me suis sorti partiellement de cette maladie.
Ces jours-là j’ai entendu à la radio un message de Carmenza, où elle dit que Noticias uno et El Tiempo informaient de ma mort dans un bombardement, je crois que vous avez prié encore plus et le résultat ça a été mon rétablissement. C’est alors que j’ai attrapé la Leishmaniose et que je me suis fait sept plaies sur le corps qui m’ont laissé des cicatrices.
Ils m’ont fait 38 injections de Glucamtil dans les jours qui suivirent et j’ai pu me sortir de cette autre maladie parasitaire. Je dirais que pendant cette captivité ma santé a tenu 6 ans, et qu’ensuite mon affaiblissement n’a pas cessé, de rechute en rechute. Dans les mois suivants, il y eut d’autres marches qui duraient non plus des semaines mais des jours, d’autres endroits où nous avons vécu, une quantité d’inconvénients et d’incidents entre nous, des représailles de la guérilla, plusieurs, nous restreignant les choses, l’espace, les moyens, etc. c’est difficile de répartir chaque chose qui arrive et qu’ils nous donnent, pendant ces mois j’ai eu deux crises de paludisme, dont une qui a duré 20 jours, pendant lesquels j’étais couché, avec beaucoup de médicaments, enfin je me suis rétabli, mais depuis je ne sais pas si c’est à cause des médicaments ou quoi, c’est-à-dire ça fait plus d’un an et demi que j’ai une douleur dans la poitrine, sur le côté ou qui sait, au coeur, c’est comme un point qui certains jours fait mal, d’autres jours moins mal, pendant les premiers mois où j’avais mal, Donato et Murillo me firent des ventouses avec une bougie, une pièce de monnaie et un flacon mais la douleur n’est pas passée, ensuite l’infirmier a continué de dire que c’était à cause du froid et du vent, pour autant lui et Consuelo, avec du papier toilette et des emballages de papier hygiénique, ils m’ont fait des ventouses pour l’oreille, mais la douleur revient, après j’ai demandé de l’aspirine pour les cardiaques, j’en ai consommé une vingtaine mais comme la douleur persistait j’ai laissé tomber, aujourd’hui je tâche de contrôler la douleur avec de la crème Voltarène, mais surtout en faisant des respirations et en marchant autour de notre endroit avec Alan, parfois 20, 30, 40, 50 minutes d’affilée ou une heure, selon le climat et selon d’autres facteurs, ça m’a servi, enfin là j’arrive à contrôler, pourtant pendant la marche, les os, les articulations des jambes me font spécialement mal, surtout les genoux, alors il y a des fois je ne marche pas, pour autant la douleur dans la poitrine revient. Dans le dos, sur le côté, j’ai une tache violette, qui parfois me fait mal, je pense que c’est la séquelle d’un coup quand j’étais porté en hamac.
Ces quatre dernières années nous n’avons pas eu de livres à lire, on peut compter sur les doigts d’une main les revues de Semana et Cambio que nous avons eues et que nous avons lues et relues. Le plus important c’est le temps que nous passons quand on le peut, Alan, Donato, Murillo et moi, à étudier l’anglais pendant une heure, selon l’état d’esprit et d’autres facteurs comme la pluie, etc. Alan, Donato et moi nous étudions une autre heure de russe, Alan est un bon professeur et nous passons comme ça des heures, cependant à cause de l’âge, des neurones perdues à causes des maladies, à cause de la captivité, le manque d’éléments pour étudier, les livres, les cahiers, les crayons etc., ce travail est difficile et c’est dur d’apprendre, mais enfin on continue à le faire, ça nous sert de thérapie et ça nous occupe le temps, au moins comme dirait José Luis, nous en sommes aux verbes être et avoir, non seulement en anglais mais aussi en russe, et nous essayons d’apprendre quelques verbes, conjugaisons, expressions,et en général de la grammaire anglaise et russe.
L’autre partie du temps, on joue aux cartes, aux parqués, aux dominos, certaines fois on joue aussi, tous les quatre avec Consuelito, c’est sûr qu’elle vous racontera en détail tout ce que nous avons fait pendant ces années. Recevez tous le bonjour d’Alan, Donato et Murillo.
De nouveau je vous dis au revoir en vous souhaitant à tous un joyeux Noël et une heureuse année 2008. Que Dieu vous accompagne, que la Vierge vous protègeet veille sur vous, veillez sur vous tous aussi, aidez-vous les uns les autres, que les grands aident les petits, que les parents aident les enfants, lesenfants aident leurs parents, les frères et soeurs entre eux, les neveux, lesfamilles. Dieu et la Vierge les guident.
Luis."




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